Dans les projets LoRaWAN à grande échelle, les limites ne viennent pas du protocole lui-même mais de la compréhension incomplète de ses mécanismes radio. L’Adaptive Data Rate, le choix des Spreading Factors, la durée d’occupation du canal et les contraintes réglementaires définissent directement la capacité réelle d’un réseau, son taux de collisions et la durée de vie des objets. Cet article propose une analyse détaillée de ces paramètres et de leurs interactions dans des déploiements LoRaWAN industriels.


1. Rappels sur la modulation LoRa et les Spreading Factors

LoRa repose sur une modulation Chirp Spread Spectrum où l’information est encodée dans la variation fréquentielle d’un chirp. Le Spreading Factor définit le nombre de chirps nécessaires pour transmettre un symbole, ce qui influence directement la robustesse radio, le débit et la durée de transmission. Un SF élevé augmente la sensibilité du récepteur et donc la portée, mais réduit fortement le débit et augmente l’airtime.

Les Spreading Factors typiques en LoRaWAN vont de SF7 à SF12. Chaque incrément de SF double approximativement la durée de transmission d’un symbole, ce qui a un impact exponentiel sur l’occupation radio et la consommation énergétique.


2. Airtime : paramètre critique et souvent sous-estimé

L’airtime représente la durée pendant laquelle un objet occupe le canal radio pour transmettre un message. Il dépend du Spreading Factor, de la largeur de bande, du taux de codage, de la taille du payload et des en-têtes LoRaWAN.

À titre d’ordre de grandeur, un message court en SF7 peut durer quelques dizaines de millisecondes, alors qu’un message équivalent en SF12 peut dépasser une seconde. Cette différence a des conséquences majeures sur la capacité du réseau, la probabilité de collisions et la consommation énergétique.

Dans les bandes libres européennes, l’airtime est directement limité par la réglementation via le duty cycle, ce qui impose une contrainte mathématique forte sur le nombre de messages transmissibles par objet et par passerelle.


3. Duty cycle et contraintes réglementaires

En Europe, la plupart des canaux LoRaWAN sont soumis à un duty cycle de 1 %, voire 0,1 % selon les sous-bandes. Cela signifie qu’un émetteur ne peut occuper un canal que pendant une fraction très limitée du temps.

Concrètement, un objet émettant un message d’une seconde sur un canal à 1 % de duty cycle devra attendre au minimum 99 secondes avant de pouvoir réémettre sur ce même canal. Cette contrainte s’applique indépendamment du nombre d’objets présents et constitue un facteur limitant structurel pour les déploiements denses.


4. Principe et fonctionnement de l’ADR

L’Adaptive Data Rate est un mécanisme par lequel le Network Server ajuste dynamiquement les paramètres radio des objets, principalement le Spreading Factor et la puissance d’émission, afin d’optimiser le réseau.

L’objectif de l’ADR est double. Réduire l’airtime en utilisant le SF le plus bas possible tout en maintenant un lien radio fiable, et diminuer la puissance d’émission afin de réduire la consommation énergétique et les interférences.

Le Network Server analyse la qualité des uplinks reçus par plusieurs passerelles, notamment le SNR et le RSSI, sur une fenêtre glissante de messages. Sur cette base, il calcule des commandes LinkADRReq envoyées à l’objet pour ajuster ses paramètres.


5. Effets de l’ADR sur la capacité réseau

Un réseau LoRaWAN sans ADR voit rapidement sa capacité chuter lorsque le nombre d’objets augmente, car trop d’objets restent bloqués sur des Spreading Factors élevés par défaut. Chaque message occupe alors le canal plus longtemps, augmentant mécaniquement la probabilité de collisions.

L’ADR permet de concentrer la majorité des objets proches des passerelles sur SF7 ou SF8, libérant ainsi du temps d’antenne pour les objets plus éloignés. Dans un réseau bien optimisé, plus de 70 % des objets peuvent fonctionner sur des SF bas, ce qui multiplie la capacité globale du réseau.


6. Collisions, orthogonalité et mythes LoRaWAN

Les Spreading Factors sont souvent présentés comme parfaitement orthogonaux, ce qui est une simplification. En pratique, l’orthogonalité est partielle et dépend du niveau relatif des signaux reçus. Deux messages utilisant des SF différents peuvent entrer en collision si leurs niveaux sont proches.

De plus, deux messages utilisant le même SF, la même fréquence et se chevauchant temporellement entrent en collision quasi systématiquement. L’augmentation de l’airtime augmente donc linéairement la probabilité de collisions dans un réseau dense.


7. ADR et objets mobiles ou instables

L’ADR est conçu pour des objets statiques avec des conditions radio relativement stables. Sur des objets mobiles ou soumis à des variations rapides de propagation, l’ADR peut devenir contre-productif en forçant des paramètres inadaptés.

Dans ces cas, il est souvent préférable de désactiver l’ADR ou de limiter son action, afin d’éviter des pertes de messages liées à des ajustements trop lents par rapport à la dynamique du canal radio.


8. Impact énergétique réel de l’ADR

L’impact de l’ADR sur l’autonomie est souvent sous-estimé. Réduire un Spreading Factor de deux niveaux peut diviser par quatre l’airtime et donc l’énergie consommée par transmission. Sur des objets envoyant quelques messages par jour, cette optimisation peut représenter plusieurs années de durée de vie supplémentaire.

À l’échelle d’un parc de milliers d’objets, l’ADR est l’un des leviers les plus efficaces pour réduire la charge réseau et les coûts opérationnels.


9. Bonnes pratiques de dimensionnement réseau

Un réseau LoRaWAN bien dimensionné repose sur une densité suffisante de passerelles afin de permettre à l’ADR de fonctionner efficacement. Une couverture trop limite force les objets à utiliser des SF élevés, ce qui dégrade la capacité globale.

Il est également essentiel de contrôler la taille des payloads, la fréquence d’émission et la distribution des Spreading Factors. Les tests terrain et l’analyse des métriques réseau sont indispensables pour ajuster les paramètres avant un déploiement massif.


Conclusion

L’ADR, les Spreading Factors et l’airtime constituent le cœur de la performance réelle d’un réseau LoRaWAN. Leur compréhension fine est indispensable pour concevoir des réseaux scalables, fiables et économiquement viables. LoRaWAN n’est pas limité par sa technologie mais par la manière dont elle est configurée et exploitée. Une approche rigoureuse de l’ADR et du dimensionnement radio transforme un réseau fragile en une infrastructure IoT robuste et pérenne.

Leave a comment

Les discussions sur Wikiot sont ouvertes à tous, dans le respect et la bienveillance. Les commentaires à caractère publicitaire, insultant ou hors sujet seront supprimés. Merci de contribuer avec des remarques constructives et techniques.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *